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Des mots perdus, des rêveurs, trois moutons, une dinde et un caprice.

Publié le

Il y a des femmes qui pleurent, le visage en sang. Il y a des hommes en uniforme noir et jaune qui courent, qui soulèvent des corps, qui portent des membres arrachés. Il y a des morceaux de ferraille partout, de la ferraille sous les corps, de la ferraille sur les corps, de la ferraille dans les corps, de la ferraille dans de la ferraille. Il y a des mains qui tremblent. Des yeux qui ont peur.

Il y a tout ça sur l’écran silencieux de ma télévision. Puisqu’elle est silencieuse, je ne comprends pas les images que la télévision m’envoie.

Et puis je lis le bandeau qui défile en bas de l’écran.

Mon bol se brise en mille morceaux de porcelaine de tailles inégales lorsque je le lâche sur le sol.

Je marche sur les morceaux, je traverse le couloir jusqu’à la chambre de mon fils aîné. Il dort, son vieux doudou dans les bras. Je le regarde, je le regarde et je sais que je ne saurai jamais.

Tout a commencé six jours plus tôt, à Marrakech. J’ai décidé de mettre fin à notre aventure africaine, je n’ai plus d’argent, j’ai vu suffisamment de choses, j’ai vu trop de choses, je veux rentrer en France avec Fils aîné, bientôt 6 ans, et Fils mini, 1 an et demi. Les billets d’avion étaient trop chers, je me suis rabattue sur des billets de car Marrakech-Marseille ; certes, le trajet va durer deux jours et demi, mais qu’importe. Nous avons deux sièges pour trois, ce qui est plutôt satisfaisant et le car ne part qu’avec 4 heures de retard, ce qui est vraiment très satisfaisant.

Tout au long de la route, nous ne cessons de nous arrêter pour prendre des passagers supplémentaires. L’allée centrale est pleine. La petite trappe à l’arrière du car, dont j’ignorais même l’existence, renferme une mamie et ses deux petites-filles. Dans le milieu de l’après-midi, on charge de nouveau sept passagers, dont trois particuliers : des moutons. On leur ficelle les pattes, on les couche dans l’allée centrale, en tassant bien.

Il fait nuit lorsque nous arrivons à Tanger avec tant d’heures de retard qu’elles ont fabriqué une journée de retard et le car roule doucement pour traverser la ville. Il roule 500 mètres, s’arrête, un homme descend avec une lampe et un bâton à la main, puis remonte, le car fait encore 500 mètres, l’homme redescend et remonte encore.

Il chasse les rêveurs.

Le car ne peut pas rouler vite car il est suivi par une horde d’hommes, de gamins pour certains, qui essaient de s’accrocher au véhicule. Derrière. Sur les côtés. Dessous. Ils cherchent un trou de souris dans lequel ils pourraient se faufiler et qui leur permettrait d’être emmenés en Europe. N’importe où mais ailleurs. N’importe comment mais loin. Beaucoup sont déjà morts, écrasés sous les roues des cars. Alors le chauffeur ne veut pas rouler trop vite, mais plus il roule lentement, plus ils sont nombreux autour de nous et plus le cercle vicieux se mord la queue.

Au cours d’un énième arrêt, le chasseur de rêveurs enjambe les passagers entassés dans l’allée centrale : il doit accéder au vasistas, un jeune a réussi à grimper sur le toit du car. Arrivé à ma hauteur, sous le vasistas, il demande l’aide de chacun pour attraper la poignée d’ouverture, trop haute. Des hommes le hissent, le portent sur leurs épaules et l’un deux, sans y prendre garde, marche sur le mouton ficelé là dans l’allée, qui bêle de désespoir de se voir être la base d’une pyramide instable de gros humains. Un homme, voulant prêter main forte aux équilibristes, se débarrasse de la dinde qu’il avait dans les bras en me la posant sur les genoux — ou plus précisément sur Fils mini, qui dort allongé sur mes genoux à moi.

Je saisis la volaille comme je peux et tente, à tout le moins, de l’orienter de façon à ce qu’elle n’ait ni le bec au-dessus du visage de Fils mini, ni le cul, parce que Shit happens.

Je suis donc face à cette dinde, qui me regarde dans le blanc des yeux et dans la nuit de Tanger, sous les cris implorants du mouton dont les pieds fouleurs se disent que, de toute façon, il en a vu d’autres et en verra d’autres. Et soudain, dans ma tête, cette question :

« Mais qu’est-ce que je fous là ? »

La dinde agite le corps ridicule que l’évolution lui a donné.

Et je me dis qu’il faudra, un jour, que je raconte tout ça. Que je raconte la pyramide du chasseur de rêveurs sur le mouton et la pyramide de la dinde sur Fils mini et moi. Que je raconte ce boucher, qui en tuait des dindes sur une planche couverte de fientes, de plumes et de tous les miasmes de la création, avant de découper la viande sur la même planche ; que je raconte sa viande, qui était la meilleure du monde. Que je raconte les étoiles qu’on peut toucher et la lune si grosse. Que je raconte le silence du désert, les tempêtes de sable, les sauterelles grosses comme des lapins, les femmes si belles, mon pote Dédé le dromadaire. Et les oiseaux qui tombent du ciel parce qu’il fait trop chaud, les barrages, les routes minées, la souffrance, la douleur et l’odeur de la mort qui ne se raconte pas.

Le car arrive au port et nous quittons notre Arche de Noé pour enfin monter sur le bateau. Trois heures de queue avant l’embarquement, c’est plutôt satisfaisant. Mais lorsque je présente mon passeport, le douanier me regarde d’un air suspicieux :

« Et le visa ?

— Quel visa ?

— Votre visa est périmé.

— Non mais c’est pour entrer dans le pays ça, moi justement je veux en sortir.

— Attendez sur le côté. »

Deux heures plus tard, un policier s’approche de moi.

« Vous êtes en infraction, Madame. Vous n’avez pas le droit d’être sur le territoire marocain. Suivez-moi.

— Mais laissez-moi en sortir alors, je ne demande que ça !

— Sui-vez-moi. »

Je le suis. Avec Fils mini sur le dos, tenu dans un foulard comme j’ai appris à le faire. Avec Fils aîné agrippé à ma main gauche. Avec ma grosse valise à roulettes qui pèse 500 millions de tonnes, que je tire de la main droite.

Au commissariat du port, on m’interroge. Pourquoi je n’ai pas fait renouveler mon visa ? Pourquoi je ne suis pas en règle ? Qu’est-ce que j’ai dans ma valise ? On fouille ma valise. Beaucoup de vêtements d’enfants, quelques cailloux, des photos et, au milieu, une chicha.

« Vous faites du trafic de drogue ? »

On me fouille, on me mesure, on me pèse, je m’attends à tout moment à affronter une championne de boxe locale.

Enfin, on me laisse partir, à 3 h du matin, avec une convocation pour le lendemain matin 9 h devant le Procureur du Roi.

La rue est sinistre, ma valise est trop lourde, Fils aîné chougne, Fils mini a faim ; je croise les rêveurs qui regardent partir les bateaux.

Je trouve à manger, une chambre d’hôtel qui n’a qu’un seul lit où je cale les garçons quelques heures avant de les préparer et de retourner au commissariat (sans la valise). Les policiers prennent connaissance de mon cas et m’indiquent qu’ils vont me conduire au Palais de Justice. Trois heures satisfaisantes d’attente plus tard, on vient me chercher. Devant le commissariat, un fourgon est garé. Un policier ouvre la porte arrière et me dit :

« Montez là-dedans. »

Là-dedans, il y a une trentaine d’hommes, jeunes pour la plupart, des menottes aux poignets, à qui, pour reprendre l’expression de ma mère : « on ne demanderait pas l’heure même s’ils avaient un panier rempli de montres ».

Je dis « C’est une plaisanterie ? » Le policier me demande s’il a l’air de plaisanter. Je regarde ses yeux et je monte dans le fourgon, Fils mini toujours sur le dos, Fils aîné toujours agrippé à ma main gauche. Il n’y a pas de banc, nulle part où s’asseoir, je nous cale dans un coin et je chante une chanson pour Fils aîné et aussi pour moi, tandis que 60 yeux nous dévisagent. Le fourgon démarre sur les chapeaux de roues, nous sommes ballottés en tous sens, on s’accroche à ce qu’on peut et, fatalement, l’inévitable se produit : Fils aîné vomit en plein milieu du fourgon, sur les pompes de nos codétenus.

Je me dis qu’on va mourir.

Je me dis qu’ils vont nous tuer.

Je me dis que

Qu’est-ce que je fous là, putain ?

Le plus féroce des brigands s’approche de nous. Dans sa dégaine, c’est certain, il a déjà commis 457 meurtres de sang-froid. Son regard torve, ses mains puissantes, sa mâchoire de carnassier, tout trahit le psychopathe fou, qui va nous assommer d’un coup de poing. Je serre Fils aîné contre moi. Le serial killer vient de plus en plus près, de plus en plus près et, au moment où je vois ma vie défiler, il caresse les cheveux de Fils aîné, dit « Miskin », quitte son tee-shirt par la tête, le déchire pour pouvoir lui faire passer les menottes qui l’entravent, se baisse et s’en sert pour nettoyer la petite flaque de vomi sur le sol.

Puis il se relève, jette son tee-shirt souillé dans un coin du fourgon et dit à Fils aîné avec un grand sourire dépourvu de dents :

« Et voilà ! Personne il a rien vu ! »

Alors Fils aîné sourit un peu.

Moi, je cherche des mots. Mais ne les trouve pas.

Au Palais de Justice, j’ai réussi à obtenir que les enfants et moi ne soyons pas enfermés en cellule. Nous attendrons donc toute la journée, je prendrai 3 500 dirhams d’amende, le Procureur du Roi me fera une leçon de morale et me donnera un visa pour prendre le bateau.

En quittant le Palais, je demande à un policier si Abdelhakim, torse nu dans la cellule, a été jugé.

« Oui.

— Qu’est-ce qu’il a pris ?

— 2 ans de prison.

— Qu’est-ce qu’il avait fait ?

— Il a volé une caisse de tomates. De 10 kg ! »

Manger. Récupérer la valise. Prendre le bateau. Fuir.

Durant la traversée, je discute avec des Américains, une dame âgée, son fils et sa belle-fille. Ils habitent New-York et ils comprennent « America » dès que je dis « Marocco ». Nous discutons encore ensemble lorsque nous passons la douane, lorsque le douanier espagnol les laisse passer et m’arrête moi, en disant qu’il y a un problème.

Nerveusement, j’éclate de rire.

Ce qui n’est pas une très bonne idée.

Le problème est que je n’ai qu’un seul de mes fils sur mon passeport, qui est donc ce deuxième enfant, et si je l’avais kidnappé, non il ne peut pas me laisser entrer sur le territoire espagnol. Ou alors avec un seul de mes enfants.

Je pleure de rire.

Les Américains, de l’autre côté du point de passage, s’indignent, se révoltent ; le fils insulte le douanier, la mère menace d’appeler des gens haut placés, d’appeler le maire de New-York (?), d’appeler les médias.

Et je ris. Mes nerfs ont craqué, je suis devenue folle et suis prise d’un fou rire hystérique.

Insupporté, tant par les menaces des Américains que par le bruit pourtant si charmant de mon rire d’otarie, le douanier jette l’éponge et me laisse passer. Avec mes deux enfants.

Devant l’hôtel, au moment de dire au revoir aux Américains, je cherche des mots. Mais ne les trouve pas.

Le lendemain, sereine puisque nous sommes enfin sur le sol européen, je vais à la gare d’Algesiras et demande des billets de train pour la France. La guichetière m’explique le trajet que nous allons devoir faire : Algesiras-Madrid puis Madrid-Lyon. Je prends les billets, nous serons bons pour passer une nuit à Madrid.

Et nous attendons le train. Mais si les pigeons espagnols trouvent Fils mini en pleine forme à leur courir après ainsi, Fils aîné, lui, ne semble pas dans son assiette. Lorsque je dis que le train va bientôt arriver, il se met à hurler dans la gare. Non, il ne veut pas prendre le train, non, il ne veut pas, non, non, non.

Nous parlons ici d’un enfant qui a voyagé dans des trains de toute sorte, des cars, des bus, à 12 dans des taxis, dans des bateaux, à moto, en camion, dans une bétaillère, dans une remorque, sur un tracteur, sur le toit d’un 4×4, à dos d’âne, de dromadaire, dans une brouette, dans une pirogue, et tout récemment dans le panier à salade d’un fourgon de police d’un autre âge.

Je tente de le rassurer : il n’y aura pas d’animaux dans ce train, nous aurons une place chacun, le train ne va pas s’arrêter au milieu de nulle part parce qu’il est en panne, c’est un train comme son petit train à lui, qui l’attend à la maison, maison qu’il n’a pas vue depuis longtemps et où nous allons rentrer très vite. Mais pour cela, il faut prendre ce train.

Il hurle encore plus fort et tape des pieds.

Nous parlons ici d’un enfant qui ne crie jamais.

Je lui parle encore et encore, je fais des câlins mais il ne les veut pas, je parle, je parle, et je vois le train arriver en gare. Il le voit aussi et pousse des « Non » stridents, qui m’obligent à sourire niaisement aux voyageurs qui sont sur le quai et qui ont tous les yeux rivés sur nous.

Alors je me fâche. Je dis que ça suffit maintenant, que le train est là et qu’il ne va pas nous attendre, que s’il continue, il va prendre une fessée, oh !

Il se jette par terre et se roule sur lui-même dans les chewing-gums écrasés et les vieux mégots.

Nous parlons ici d’un enfant qui va avoir 6 ans et qui n’a jamais, depuis sa naissance jusqu’à ce jour, fait un seul caprice.

Alors j’abandonne. Je le relève, lui dis qu’on ne va pas prendre le train, qu’on va trouver une solution, vais à la gare routière, achète des billets pour un trajet en car Algesiras-Irun, un trajet qui va durer 14 heures, durant lesquelles Fils aîné va dormir comme un bienheureux tandis que je le maudirai.

Puis 2 km de marche de Irun gare routière jusqu’à Irun gare ferroviaire — valise à la main, un enfant sur le dos, l’autre dans l’autre main, on ne change pas une équipe qui gagne. Puis un trajet pathétique de quelques minutes en train jusqu’à Hendaye, pour traverser la frontière. Enfin, puisque Monsieur Fils aîné nous y autorise, un dernier trajet de 15 heures de train : Hendaye-Bordeaux, Bordeaux-Montpellier, Montpellier-Valence (Valence en France, n’est-ce pas).

En poussant la porte de chez nous, j’ai eu un choc : le blanc. Tout ce blanc sur les murs. Du blanc vraiment blanc. Du blanc que je n’avais pas vu aussi blanc depuis des mois. Les enfants rassasiés, lavés, couchés, j’ai voulu allumer la télévision. Il était tard, je ne voulais surtout pas mettre le son parce que je n’en pouvais plus du bruit, mais je voulais voir des images de télévision, des images qui me berceraient un peu. Alors j’ai préparé un bol de thé, je me suis installée dans le canapé, j’ai savouré le silence et le blanc des murs, j’ai pris la télécommande, mis une chaîne et appuyé sur mute.

Il y a des femmes qui pleurent, le visage en sang. Il y a des hommes en uniforme noir et jaune qui courent, qui soulèvent des corps, qui portent des membres arrachés.

Il y a des trains éventrés sur des rails et des brancards avec des draps qui cachent des silhouettes immobiles.

Il y a ce bandeau qui défile en bas de l’écran et qui dit « Attentat à la bombe hier matin à Madrid, 190 morts, 1200 blessés ». Il y a, posés sur la table basse devant moi, les billets du train que l’on n’a jamais pris.

Il y a, écrit sur ces billets et sur ce bandeau en bas de l’écran, la même chose :

« Gare de Madrid-Atocha. 11 – 03 – 2004. 07 h 35 »

Je lâche mon bol.

Dans la chambre, je regarde Fils aîné qui dort, son vieux doudou dans les bras.

Nous parlons ici d’un enfant qui n’a jamais refait de caprice.

À une famille américaine dont j’ignore le nom,

À Albdelhakim Valjean,

À mon fils, à qui j’ai donné la vie et qui me l’a bien rendue.

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  1. Scotché aussi.

    Pas plus de mots.

    C’était un commentaire constructif.

    Réponse
  2. Est ce qu’il le sait ?

    Réponse
  3. Je n’arrive pas à me remettre de cet article, comme d’habitude. Cela fait longtemps que je ne vous avais lu, et j’espère vous relire dans le futur. Merci.

    Réponse
  4. J’ai lu du début à la fin les larmes dans les yeux. Larmes qui ont finies par déborder.
    Les mots me manquent.
    J’ai voyagé au Maroc (à vélo pour ma part) et je reconnais beaucoup le Maroc que tu décris.
    Nos réflexes de peur là où l’humanité est bien réelle.
    Merci pour ce récit. Vraiment merci.

    Réponse
  5. c’est pour ça qu’on vient mais quand même! souffle coupé . merci.

    Réponse

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